Laure Essinger

Luis Marcel et le Musée d’Art Brut de Lapalisse (Allier)

par webmaster

Une rencontre.

Une collision au cœur de nulle part.
Dans une France profonde et silencieuse, plus peuplée de vaches charolaises que d’habitants, une France où tout semble propre et net, où les jardins pavillonnaires sont majoritairement des potagers aux sillons strictement parallèles, j’ai rendez-vous avec le créateur du musée d’Art Brut / Centre l’Art en Marche de Lapalisse, près de Vichy. Par l’intermédiaire de Martine Navarro, notre amie galeriste qui prend la succession de « la Galerie des 4 coins »(Art Brut et Neuve
Invention), et après avoir visité Le Chantier, Luis Marcel a accepté de me conseiller pour une expo que nous programmons pour l’année suivante.
Il me confiera un large choix d’œuvres de sa collection.

Luis Marcel parle. Beaucoup. La rondeur des gestes, les fluctuations de sa voix parfois très douce, la netteté du discours sont régulièrement interrompues par un excès d’imprécations contre les socialistes, contre les enculés de tous bord, contre l’extrême droite ou les papes de l’art officiel contemporain. Le monde de Luis est celui de la démesure, de l’apostasie du classicisme, du verbe facile, du regard franc, et de la générosité. Est-ce pour combler un vide immense qu’il se fait une devoir d’occuper le devant de toutes les scènes ? Il pose sans se faire prier, reçoit les visiteurs de son musée en robe de chambre, constamment au téléphone avec telle institution, tel musée, tel artiste en détresse, ou rigolard...

Je n’ai pas poussé la porte de son musée que je suis déjà face à un monument.
Jusqu’à cet instant, l’Art Brut est pour moi un continent dont je situe les régions de façon approximative, mais qui à quelques reprises, m’a déjà porté à l’estomac des coups ineffaçables. Je redoute cependant de subir l’oppression de certains antres rebattus de l’insolite ou de l’inattendu et consorts, farcis de fantasmes répercutés ad nauseam ou à peine effleurés.
Au fond de moi, je crains d’affronter un chaos épuisant.

Des centaines d’œuvres. Distribuées au gré de salles immenses, claires, un tantinet frisquettes mais sous le choc, on n’y prête pas attention. Point de saturation des espaces, ni de désordre, ni de laisser-aller. Les visites répétées au cours de ces trois jours seront une révélation. Pas d’esthétisme, ni d’école. Ici, c’est de bien autre chose qu’il s’agit, plus profond, plus humain (plus « désespérément » humain ?), plus primitif, plus authentique, plus irréaliste, plus fort, plus coloré, plus revigorant, plus libre, plus vivant, plus tonique, plus fou, plus, plus, plus...
Comme c’est vivifiant !

Mais... , dis-moi, Luis, pourquoi tu dis toujours des gros mots ?

Impossible d’évoquer une œuvre ou un artiste plutôt qu’un autre. Dans une liste de plus de 350, des inconnus côtoient sur un même pied des célébrités. Parmi ces notoriétés, beaucoup sont dues au maître de céans, car Luis Marcel, depuis plus de trente consacre son énergie à la reconnaissance de l’art brut, au sens le plus large du terme, et de ses artistes.
Je pourrais citer Vladimir, peintre de la collection, parce que Luis Marcel vient de publier ses écrits, accompagnés de cent de ses œuvres dans un magnifique livre, où chaque mot de cet artiste fragile et génial ne peut que résonner en nous. Ce serait un bon prétexte mais tous les artistes découverts dans le musée méritent une égale attention. Qu’ils nous rendent au centuple.

À chaque pas, la déambulation nous ramène face à nous même, elle nous grattouille là où nous ne savions pas, ou plus, que nous étions sensibles, elle nous apprend que nous avions nous aussi cette douleur-ci ou cette douleur-là en nous, et que nous avons nous aussi, cette faculté d’en rire ! Chaque pas nous rappele que nous sommes d’éternels enfants...

Deux conférences de Luis sur l’art brut ont renforcé mes connaissances. Mais ce que je saurais le mieux exprimer de ces trois jours, c’est que c’est l’expérience de la découverte du musée qui a été la plus forte. Une expérience au-delà des mots, qui génère une joie d’autant plus forte qu’un lot important de sentiments difficiles et contradictoires s’y mêlent, et une énergie qui décoince vigoureusement, et définitivement tout regard convenu sur l’art.

Pour en savoir plus sur l’art brut, Luis Marcel, le Musée d’art brut / Centre l’Art en Marche de Lapalisse : www. art-en-marche.fr


A LA RENCONTRE DE Luis MARCEL par DMTV21